RACISME ET HYPER VIRILISATION : Le cas du rap

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Tout d’abord je tiens à préciser qu’en tant qu’afro-descendant, le Racisme d’Etat m’a chirurgicalement ciblé à travers la fenêtre de tir d’un racisme particulier : La Négrophobie.

C’est donc par le prisme de ce racisme d’état spécifique que je vis et ressens dans mon âme mais aussi dans ma chair, que j’aborderai le thème du racisme et de l’hyper virilisation. J’ai conscience toutefois du fait que ce syndrome peut se manifester de manière identique ou différente dans d’autres communautés, elles aussi racisées, dès lors que leur colonne vertébrale a été (et continue d’être) déformée par le poids de la (néo ou neuro) colonisation. Voilà pourquoi il est important, selon moi, d’insister en préambule sur le fait que mon but n’est en aucun cas de nier ou minimiser les autres formes de Racisme d’Etat. En revanche il m’apparaît plus évident d’éclairer la zone brumeuse de l’hyper virilisation avec les projecteurs de l’expérience que j’ai acquise au sein  de la communauté dans laquelle les Racismes institutionnel, structurel et populaire m’ont assigné à résidence : je veux bien sur parler de la communauté noire.

Pour ce faire j’illustrerai mon propos en affichant en arrière plan : le cas du rap

« Si la plus belle ruse du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas », celle du racisme d’Etat vise indéniablement le même objectif. Pour tenter d’y parvenir, ce dernier nous incite délibérément à confondre les causes avec les conséquences, en nous détournant de tout cheminement de réflexion nous invitant à chercher dans le fond, plutôt que dans la forme, la racine du mal qu’il incarne.

Concernant la question récurrente de l’hyper virilisation des hommes (noirs) dans le milieu du rap, la prudence exigerait qu’on la passe d’abord aux rayons X de nos esprits critiques avant de prononcer un quelconque jugement.

Cette précaution prise, nul doute que les clichés radiographiques disculperont instantanément les afrodescendants, en démontrant qu’ils ont été instrumentalisés par le même pouvoir blanc qui a froidement assassiné leur masculinité, avant de les forcer à endosser le costume de son  patriarcat. Dissimulant son vrai visage derrière le masque rassurant des « droits de l’homme » (niant la femme et les noirs dès la racine), ce système classiste, raciste et sexiste est depuis longtemps passé maître dans l’art de transformer les cibles de son oppression en parfait coupable.

Mais si l’on souhaite véritablement saisir la complexité de ce tour de prestidigitation, il nous faut apprendre à regarder au-delà des apparences trompeuses, et remonter jusqu’à l’époque où des pays européens tel que la France et l’Angleterre ont institué l’esclavage-négrier-occidentalo-chrétien dans les Amériques.

Car peut-être faut-il encore le rappeler ? le rap est cet enfant terrible né dans les années 70, après avoir été accouché au forceps par une jeunesse afro-américaine que « l’amérKKKe blanche » a injustement parqué dans les ghettos. Difficile donc de comprendre le phénomène d’hyper virilisation qui contamine le milieu du rap, sans interroger ce qui a amené ces hommes noirs à se réfugier dans cette posture improbable. Tout cela sachant que la réponse à cette question se trouve forcément quelque part enfouie sous les ruines encore fumantes de l’esclavage qui s’est employé à broyer l’identité africaine de leurs aïeux.

Cela fait il sera plus facile de comprendre que soumis à la pression multiséculaire de la suprématie blanche, « l’identité masculine » africaine n’a pas résisté « à l’épreuve de la domination raciale, sociale et de genre » qui lui fut sauvagement infligé.

Se sentant directement menacé dans son autorité et sa virilité, l’homme blanc (qui s’est autoproclamé « maître ») a tout simplement procédé la « castration et à l’efféminisation » systématique « des hommes noirs ». Lâchement retranché derrière un appareil législatif et militaire ultra répressif , qu’il utilise tel une pince pour castrer ces mâles noirs à la chaîne, il s’est assuré d’être le seul « détenteur du phallus » au sein de « l’univers concentrationnaire » qu’il a créé à son image. Comme le borgne complexé a conscience qu’il ne peut être roi qu’au pays des aveugles, il a tout mis en œuvre pour être la seule incarnation phallique en possession de la clef du  « pouvoir (colonial, juridique, exécutif) », seul à même de garantir sa suprématie absolu sur les (hommes noirs) qu’il a réduit en esclavage.

Soucieux de renforcer cette forme d’émasculation épigénétique,  cet « homme blanc » a décrété du haut de son autorité « criminelle » « qu’aux femmes noires incomberaient l’éducation des enfants et l’autorité domestique ». Ainsi rêvait-il d’enfermer pour l’éternité les hommes noirs dans la prison de leur seule « puissance physique (corporelle et sexuelle) héritée d’une anatomie prétendument généreuse, les cantonnant aux [strictes] capacités de leur pénis »… que son  son arsenal législatif avait stratégiquement pris la précaution d’arracher, pour prévenir toute menace.

Autant dire qu’à elle seule cette analyse (pour ne pas dire psychanalyse) « expliquerait [comment] les esclaves africains [de sexe masculin] et leurs descendants (…) [ont] été dépossédés de leur pouvoir et donc de leur phallus par les maîtres… ». Soucieuse de diviser pour mieux régner, «… la violence de la domination coloniale et sexuelle » sauvagement exercée par le pouvoir blanc… « aurait [stratégiquement] castré les hommes [noirs] pour, au contraire, confier une autorité relative aux femmes [noires] » (transmission des valeurs de la société coloniale aux enfants).

En effet, comme le souligne Angela Davis dans son livre « Femmes, Race et Classe » :

« la famille noire avait une structure matrilocal. L’état civil des plantations omettait le nom du père et n’enregistrait que celui de la mère et dans tout le Sud, la législation adopta le principe du « Partus sequitur ventrem (l’enfant suit la mère) ».

En d’autres termes, « on a imposé à la communauté noire une structure matriarcale [bancale] qui la met en marge de la société américaine, qui freine sérieusement l’évolution du groupe et écrase l’homme noir. [C’est donc] cette situation [qui a] rejaillit sur la plupart des femmes noires ».**

Cela pour dire que si les africain.e.s déporté.e.s pour être réduites en esclavage étaient « légalement » rabaissé.e.s à un statut de « bien-meuble » les rendant synonymes de « rien du tout », l’homme noir à qui le système esclavagiste n’a reconnu strictement aucune fonction familiale était dans la logique des choses, encore moins que « rien du tout ».

En effet, dès sa naissance « le fruit de son amour » devient automatiquement la propriété du « maître » qui l’a sauvagement émasculé, avant de l’amputer de sa mission paternelle… qu’on lui reproche aujourd’hui de ne plus avoir le réflexe d’assumer.

C’est donc soumis à ce genre d’injonction paradoxale et à cette image complètement morcelé d’eux-mêmes, qu’(in)consciemment ces jeunes noirs, devenus les ambassadeurs de la musique rap dans les années 70, se sont efforcé de devenir des hommes… comme leurs pères avant eux. Dépourvus de modèles positifs (notamment après l’éradication des Black Panther), la plupart d’entre eux ont navigué à vue, privé des repères dont l’esclavage avait délestés leurs ancêtres en sectionnant la courroie de transmission intergénérationnelle qui aurait pu leur éviter de commettre nombres d’erreurs.

Pour cultiver l’illusion d’être toujours des hommes, et non plus « des moins que rien », ils se mettent donc en scène. Profitant de l’occasion que leur donne le rap, désormais sous les projecteurs, ils recouvrent leur corps avec des vêtements de marque et des objets bling-bling hors de prix, pour afficher artificiellement la valeur que le pouvoir blanc leur a arrachée. Cherchant désespérément à tromper les apparences qui les ont dépossédés de tout pouvoir, ils conduisent des cylindrées de luxe ou s’affichent dans des maisons luxueuses qui déteignent radicalement avec la condition généralement misérable dans laquelle les a enfermés à vie une colonisation de type ségrationniste. Couronnant le tout, ils exhibent la femme noire et ses formes généreuses dans des tenues qui parfois peinent à cacher le strict minimum. Si bien qu’(in)consciemment, ils s’en servent de marchepied pour tenter de prendre un peu de hauteur, dans l’espoir de pouvoir un jour défier le pouvoir blanc qui les maintient constamment la tête sous l’eau.

Mais en dépit de ces tentative désespérées de briser le sort dévirilisant que la suprématie blanche continue de leur jeter ; « il est difficile de ne pas voir dans ces mises en scène une tentative masculine d’inversion du stigmate de la pauvreté, de l’échec social et de la domination raciale d’une part, et d’inversion de la castration esclavagiste originelle, d’autre part. L’argent, les biens matériels et les femmes semblent présentés pour compenser la faille identitaire des hommes noirs qui trouveraient ainsi une façon de se positionner plus fortement sur l’échiquier des rapports sociaux de classe, de race et de sexe, en se « revirilisant » et en empruntant là aussi les schèmes usuels de leur dévirilisation. »

Cependant il n’est pas à exclure qu’en agissant ainsi, certains hommes noirs fassent (in)consciemment payer aux femmes noires le fait que le « pouvoir blanc » les aient – à leur insu – utilisé dans un sens servant à nous diviser pour lui permettre de mieux régner.

D’ailleurs « Elsa Dorlin et Myriam Paris [2006] ont très bien montré comment la société esclavagiste et coloniale s’est construite sur une entreprise de déshumanisation et de bestialisation des esclaves, articulant l’efféminisation et la dévirilisation des hommes [noirs] esclaves et la virilisation des femmes [noires] esclaves (…) ». Lesquelles avaient « en face d’elles, des hommes esclaves incapables de les satisfaire sexuellement ni de les protéger de leurs agresseurs », dès lors où la suprématie blanche s’était stratégiquement appliquée à les réduire à l’état de leur plus stricte impuissance.

D’ailleurs, si l’on  analyse ce schéma sous un autre angle systémique, on pourrait aussi émettre l’hypothèse que si certaines femmes noires se détournent (par réflexe conditionné) des hommes noirs, c’est peut-être pour leur faire payer le fait de n’avoir pas su les protéger de leur bourreau et violeur (devenu parfois le père de leur(s) enfant(s)) ?

Lorsque l’on sait que cette histoire traumatisante est profondément enfouie quelque part dans notre subconscient, on réalise à quel point la survie d’un seul couple noir témoigne à elle seule d’un acte de résistance prodigieux. Car avant de nous aimer, nous devons surmonter l’infranchissable barrière de la haine que le pouvoir blanc a dressée dans le vaste champ de nos consciences colonisées.

Cela pour dire que s’il est indéniable que « les effets croisés du racisme et de la domination de genre » (…) produisent indubitablement chez la plupart les hommes afrodescendants  « un renforcement de la virilité machiste »… ce dernier n’est que la version « canda-dry » du patriarcat blanc. Autrement dit cette pâle imitation a la couleur, l’odeur, le goût, l’apparence du patriarcat, sauf que ce n’est absolument pas du patriarcat, mais un pathétique aveu d’impuissance. D’ailleurs si l’on remet au goût du jour la théorie de Kwame Ture : le patriarcat n’est pas une juste une question d’attitude, c’est une question de « pouvoir ». Or qui peut ici contester que seul le pouvoir patriarcal (blanc) est systémiquement programmé pour écraser sur son passage les femmes noires, non-blanches et blanches… mais aussi les hommes noirs et autres racisés, qu’il considère invariablement comme des ennemis (à émasculer), ou une menace pour son hégémonie masculine et raciale… et ce, contrairement à ce que se plaisent à nous montrer les apparences qu’il manipule.

Dit autrement, les portes drapeaux de l’hyper virilisation dans le milieu du rap, sont au pire les idiots utiles du système (dès lors où ils lui permettent de faire diversion), mais en aucun cas les maîtres d’œuvre ou alliés du pouvoir patriarcal, classiste, raciste et blanc qui les a sauvagement émasculés.

Voilà donc pourquoi, une fois dévirilisé ou amputé de son essence révolutionnaire, le rap ne peut se résoudre à être  autre chose qu’une coquille vide de sens. Soit une sorte de  cache misère, de cache sexe… permettant illusoirement aux hommes noirs (et potentiellement aux femmes noires) de colmater, avec les apparences d’une richesse extérieure, les brèches qui fissurent leur identité morcelée par un pouvoir blanc, classiste, raciste, sexiste et capitaliste.

Toutefois, « Les plus vifs doutes peuvent être émis quant à l’effet véritablement structurant de cette compensation matérielle. »

Bienvenue dans l’ère de la « NEURO COLONISATION » !

 

Le Pacificateur pour la #BrigadeAntiNégrophobie

 

 

*   Angela Davis, femmes, races et calces p22/23

** Redevenir un homme en contexte antillais post-esclavagiste et matrifocal

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